Ça
aurait put s’appeler «Étranger au Paradis»,
avec des latitudes longues comme des éclats de trompette,
quant au sens. Être un étranger au Paradis ou être
étranger au Paradis ? Être ange et au Paradis ? Êtreétrange
et au Paradis ? Bref ça aurait put s’appeler ainsi.
Et bien non. J’ai préféré vous souhaiter
la bienvenue. Dans mon Paradis à moi. Mais je ne baisse
pas les bras, étrange est mon Paradis…
Et Arlette me fait
de plus en plus penser à un gros clafoutis. Le genre de pâtisserie
qu'on se taperait bien, même entre les repas, même en
aparté, même en pensant à autre chose, même
en ne pensant pas du tout.
"Oh !", vous entends-je marmonner
dans vos barbes, mesdemoiselles et mesdames, "Sam est de retour
après un mois d'absence et ça se voit dès ses
premiers mots.
Le malotru is back.
Quelle va être la nouvelle astuce de l'olibrius? Va t'il nous
tanner le cuir de ses fantaisies, fantasmes et diverses et délurées
dérives fantasmagoriques???"
Que non.
Bien que gentiment surnommé "L'Epave" par certaines
petites amies, je ne cèderai à aucune dérive,
aucune, non!
Point, que nenni. Aucune errance en vue et je suis sincère
et franc - profitez-en, c'est pas courant.
Alors on fait silence dans les rangs, si vous le voulez bien, pendant
que je poursuis sur mon clafoutis.
Mon clafoutis, donc.
Mon clafoutis, Arlette de son petit nom, est serti en tailleur sur
un tapis rose. Sucrerie sur sucrerie, en somme, assez dionysiaque
finalement. Pour parachever son image elle a revêtu une jupe
orange en skaï.
Vi.
Bon.
Je dois à la première honnêteté de vous
avouer que je n'avais, jusqu'à tout à l'heure, moment
irréel où j'ai vu Clafoutis, jamais eu le moindre
prémisse de l'ombre du début du premier signe de l'ambryon
d'un doute que puisse exister cette matière étrange
qu'est le skaï orange.
Un genre de truc bizarrement caoutchouteux, probablement poisseux,
curieusement élastique et qui doit flairer à mort
les hydrocarbures quand on s'approche. Le produit orange d'une raffinerie
pour dames, quoi.
Mon clafoutis orange est donc serti sur son tapis rose et je le
soupçonne de volontairement entr'ouvir subrepticement les
cuisses, histoire de provoquer une émotion, une émulsion,
une érection, je ne sais pas vraiment quoi mais en tous cas
un de ces trucs en "ion" semblerait-il.
Je devrais sans doute agir, d'une manière quelconque, faire
au moins l'effort minimum d'un petit sourire, voire me fendre d'un
clin d’œil complice, mais pourquoi me sens-je (me sens-je,
espèces de bananes, pfff, pas mésange, mauvaise langue,
chuis beaucoup de choses mais chuis pas une mésange) détaché
de ses simagrées conventionnelles?
"Ah" vous entends-je encore,
mesdames et mesdemoiselles, toujours prètes à brandir
le canif castrateur de l'impuissance potentielle "On le savait
bien que ce Sam n'était pas un homme à part entière,
on le savait bien que ce gugusse n'avait rien dans la culotte...
Une merde, une larve, une fiotte, une bouse, une ... etc."
- Ok, ok, arrêtez tout, j'avoue humblement et honnêtement,
c'est vrai et je compte sur vous pour me croire.
Je n'ai aucun courage, aucun tact, pas de sens du contact non plus,
ni celui de l'humour ou de la répartie, aucune sensualité
d'aucune sorte, rien.
Que dalle, peau de balle, que tchi, nada.
Certains potes me surnomment "Morne Désert", d'ailleurs,
et les autres m'appellent directement "Kalahari", pour
gagner du temps.
Dans mon quartier je suis connu comme "Hébétude",
Sam n'est que mon prénom et vous ne pouvez pas savoir combien
il est dur d'écrire un mot doux quand on sait qu'il faudra
le signer "Sam Débecte". Très chiant, vraiment,
oui.
C'est pas un hasard, tout ça, hein? Fatalité, fatalité...
Rien dans la culotte, donc, et très peu de pulsions. A peine
le minimum syndical, et encore, j'ai pas la carte.
Pusillanime, velléitaire et renfrogné. La totale,
bien sûr.
La complète au beurre comme on dit en Bretagne.
Le festiv' intégral et tous les rushes comme ils pourraient
dire à Canne.
Et j'ai jamais baisé.
Si, un peu, tout de même, mais rarement.
Vi.
Très rarement.
Surtout si on enlève les fois où c'était par
erreur, par fainéantise ou par distraction.
Voilà qui est dit.
Bref, Arlette s'agite, gesticule et tricote du popotin.
Qu'elle cesse, elle va se chopper un torticulis, se niquer un organe
ou s'esquinter un truc si elle continue ainsi, pense-je. Mais Arlette
n'arrête pas et tout ceci devient très gênant,
vraiment, oui, vraiment.
Cette affaire d'agitation popotinière m'embarrasse passablement
et je vois venir le moment où, si une décision ne
s'impose pas d'elle-même, je vais devoir la prendre (la décision,
voyons! la décision).
Je sens venir l'instant où l'émotion va se concentrer
localement.
Je sens venir l'instant où l'émotion va se manifester
turgescemment.
Je sens venir l'instant où l'émotion va m'éloigner
de vous, ami(e) lecteur(trice).
Je sens venir l'instant où l'émotion va me faire terminer
ce texte.
Voilà qui est fait.
@ bientôt (néanmoins).