Ça
aurait put s’appeler «Étranger au Paradis»,
avec des latitudes longues comme des éclats de trompette,
quant au sens. Être un étranger au Paradis ou être
étranger au Paradis ? Être ange et au Paradis ? Êtreétrange
et au Paradis ? Bref ça aurait put s’appeler ainsi.
Et bien non. J’ai préféré vous souhaiter
la bienvenue. Dans mon Paradis à moi. Mais je ne baisse
pas les bras, étrange est mon Paradis…
"Hit the road, Jack...
Il faisait beau. Août.
-..And don't come back...
Planches à voile jaunes, rouges, vertes, sur la mer.
- No more, no more, no more, no more...
Il faisait beau, on était en août et j'étais parti à la plage parce qu'il faisait beau et qu'on était en août.
- Roules un stick, Sam...
Pas de mouette. Du monde partout. En maillots de bain colorés. Des grosses et des gros. De la chair rouge ou brune.
Barbaque ravie de soi. Gosses qui braillent. Bouées dans l'eau. Eclaboussures. Rires et cris. Pleurs aussi. Enervement des enfants. Fatigue, également. Et des gâteaux au chocolat pour goûter car ça creuse. Quelques gorgées d'eau minérale ou de jus de fruit et les choses qu'on dit dans ces moments là. Qu'il fait beau, qu'on est en août mais qu'on a la chance d'avoir ce temps là parce que quelquefois, août ou pas août... On a vu, en Bretagne, des mois d'août pluvieux et pas terribles. Même l'année dernière... et puis le camping ce n'est pas pratique quand le temps est humide parce qu'on a du mal sécher le linge.
Ce soir nous mangerons des moules.
Nous irons les laver dans les bacs à vaisselle et on se régalera. Les Martin, qui campent à côté de nous, nous ont invités à l'apéritif. Des gens charmants, vraiment. Ils s'en vont dans une semaine. Fin des vacances. Retour à Lille, Bordeaux, Nancy ou ailleurs. Le camping? Oh! Nous y allons tous les ans. Gisèle, la patronne, nous réserve toujours le même emplacement et les gosses adorent se revoir d'années en années.
- Je te dis de rouler un stick, Sam...
Avant d'arriver, sur la corniche, j 'avais rencontré Ludo. Ludo est un allumé de première. Pas vraiment méchant mais incapable de se conduire normalement dans la vie. Ludo n'est pas le genre de gars à apprécier la plage en août. Mais il m'a rappelé qu'on avait eu des problèmes ensemble, quelques jours auparavant et il m'avait suivi, surmontant son aversion. Ludo a, quelquefois, un côté inévitable.
- Alors, ce stick?
Je n'ai pas répondu.
J'ai senti une colère contenue prendre naissance et je me suis mordu la lèvre inférieure.
J'étais venu à la plage parce qu'il faisait beau et qu'on était en août, pas pour me coltiner cette espèce d'allumé imbécile.
Quelquefois, on aime changer d'atmosphère. Et puis la fréquentation des beaufs nous enseigne beaucoup sur la nature humaine.
Comment cuire les moules, par exemple.
- Sam, merde, roules un stick.
Forcément.
Ludo savait que j'avais du matos, puisque c'est lui qui me l'avait vendu.
C'était même ce qui était à l'origine du petit problème qui nous rapprochait. J'ai, finalement roulé un petit joint. Je dois dire qu'autour de nous, les gens nous regardaient salement et faisaient de drôles de têtes. Quand les non marginaux éprouvent des émotions, ils le traduisent souvent de manière manifeste. Ainsi la réprobation se fait-elle ressentir presque physiquement, comme une odeur nauséabonde ou une couleur agressive.
Gênant, même quand on s'en fout.
Ludo n'a rien d'un type discret. Il criait sa chanson à tue tête et moi qui avais envie d'être peinard. avec tout ce chaud août, je me sentais plutôt mal.
J’ai passé le stick à Ludo, qui l'a grillé en deux tafs.
Il s'est remis à beugler.
-I can't get no...
La plage était un four et Il y avait un maximum de monde. j'aurais volontiers été prendre un bain mais je préférais ne pas laisser Ludo sans surveillance, au milieu de tous ces gens bien. Que se passerait-il si je n'étais pas là pour prendre toute sa couennerie dans la figure? Et avec mon bol coutumier, même à distance je risquais d'être impliqué. Quant à l'emmener avec moi à la baigne, il aurait fallu qu'on soit quatre. Et encore... Tous les piliers de bar du coin savent que ce type n'aime pas l'eau.
-...Satisfaction.
Des gamins, les pieds dans les vaguelettes, jouaient avec des ballons, des raquettes, des bouées. Ils se balançaient de la flotte et trouvaient ça drôle car ils riaient aux éclats. Tout, autour de moi était coloré, chaud, gai. Ca sentait fort l'huile solaire, les gens enduits, les vacances, l'anisette du soir et le plaisir être là.
- But I try..
Mais moi j'étais incapable de dire un mot, d'éprouver une quelconque satisfaction.
Blocage. Net. Brut. Qui met du coton dans la gorge. Coince le bide, noue les tripes. Donne envie de n'être plus nulle part, ni ici ni ailleurs.
J'ai rempli mes poumons, en ouvrant bien la bouche pour agripper le plus d'air possible et voir si ça allait améliorer mon fonctionnement mécanique mais ça n'a servi qu'à me faire comprendre que j'étais vraiment mal à l'aise et que tous ces gens autour de nous, nous regardaient avec l'air de nous prendre pour des tarés congénitaux et nous répudiaient de leur vision du monde. Et moi qui avais rêvé de faire partie de leur univers de braves cons, j'ai compris subitement que jamais, jamais je ne pourrai.
La haine subite.
Haine contre Ludo, qui me cassait mon plan d'être clean.
-Satisfaction...
Haine contre moi même, qui aurais dû prévoir le coup et aller me baigner ailleurs. Loin, si possible. Aux Bahamas, pourquoi pas, tant qu'à faire.
Ludo a sorti de sa poche une bouteille de gnole. Il s'est mis à boire au goulot, en faisant de grands gestes avec ses bras.
- T'en veux pas, Sam? Grimace de dégout.
- Allez, Sam, fais pas la gueule. Qu'est ce que t'as, Sam, on est pas bien, là? On n'est pas peinard, là?
- C'est qu'il y a pas mal de monde sur cette plage, Ludo.
- Et alors? On s'en fout. Tu t'en fous pas, toi?
0K. Tout ce que je veux, c'est être au calme, sur cette chouette de plage, avec tout ce chaud et tout cet août. Pas être défoncé ou raconter des âneries à des gens qui s'en moquent.
Ludo et moi sommes devenus le point de mire de ce coin de plage. Les braves gens ne nous lâchent pas des yeux. Sensation obsédante d'être étrangers.
J'ai compris que j'avais chaud en sentant des gouttelettes me dégouliner le long du dos.
- Johnny be good.
- Be good, toi même, Ludo, boucles la un peu.
Il a déjà liquidé la moitié de sa bouteille. Ca se sent sur sa diction. Sa voix s'est faite gutturale, nasillarde, et ses mots s'entrechoquent quelque peu. Sur la plage, on commence être extrêmement repères.
- Fermes là, Ludo, ai-je dit tout doucement, tout à l'heure ces braves gens vont nous faire un plan de salaud.
- Salaud, ces braves gens?
Ludo s'est retourné vers les personnes autour de nous et s'est mis à les invectiver en les traitant de choses difficilement compréhensibles.
Il a encore bu un coup à sa bouteille, et il s'est mis à crier encore plus fort, en les traitant de ploucs.
Eux ne réagissent pas, car ils ont un peu peur. Ils ne nous connaissent pas et ils craignent de côtoyer des étrangers, car nous ne collaborons pas à leurs existences et ils le sentent. Mais sur ces plages, en août, il y a toujours une exception en slip léopard qui rêve d'épater les nanas en cassant la figure à plus petit qu'elle.
Alors je me lève et me dirige vers la sortie la plus proche. Pour ce faire, évidemment, je dois passer devant des gens, les gambettes à l'air, les yeux planqués derrière des lunettes de soleil.
J'enjambe des minettes, les lolos roussis par cet aoûtien de soleil, qui se regardent en rigolant. Mais surtout, surtout, j'essaye de semer Ludo, qui a pris quelques mètres de retard mais qui me suit en titubant._
- Sam be good...
Il torche encore un coup.
Ce type va être définitivement out à quatre heures de l'après-midi, devant une foule de pèlerins qui ne comprennent pas.
Ce type me mine le moral.
- Rigolez pas, ce keum est mon pote.
Ce type me fout les boules.
- Ce type vaut le coup d'être connu.
Des boules énormes.
- Ce type est plein de dope et il est mon copain.
Ludo s'est cassé la figure sur le sable brûlant et s'est mis à ronfler aussi sec.
Alors, la haine m'a soulevé et comme ce grand con dangereux était devenu momentanément inoffensif, je suis revenu vers lui et, avec le pied, je lui ai longuement écrasé les burnes. Il était tellement bourré qu'il n'a même pas réagi.
Après, je m'en suis allé rapidement, parce que du coup, c'est encore moi qui venais de conclure le scandale.
Je suis rentré chez moi, j'ai fermé tous les volets, afin de ne plus voir tout cet août chaud.
J'ai bu le plus de bière que j'ai pu, fumé quatre gros joints et j'ai essayé de m'endormir.
Demain je serai dean, ai-je pensé en fermant les yeux.