Ça
aurait put s’appeler «Étranger au Paradis»,
avec des latitudes longues comme des éclats de trompette,
quant au sens. Être un étranger au Paradis ou être
étranger au Paradis ? Être ange et au Paradis ? Êtreétrange
et au Paradis ? Bref ça aurait put s’appeler ainsi.
Et bien non. J’ai préféré vous souhaiter
la bienvenue. Dans mon Paradis à moi. Mais je ne baisse
pas les bras, étrange est mon Paradis…
24
janvier 06 - 11 heures 30
"DE ses cinq sœurs, Cass était la plus jeune et
la plus jolie.
D'ailleurs, Cass était la plus jolie fille de la ville. Cinquante
pour cent de sang indien dans les veines de ce corps étonnant,
vif et sauvage comme un serpent, avec des yeux assortis. Cass était
une flamme mouvante, un elfe coincé dans une forme incapable
de la retenir. Longs, noirs, soyeux, ses cheveux tournoyaient comme
tournoyait son corps. Tantôt déprimée, tantôt
en pleine forme, avec Cass c'était tout ou rien. On la disait
cinglée. On : les moroses, les moroses qui ne comprendront
jamais Cass. Pour les mecs, elle n'était qu'une machine baiseuse.
Cinglée ou pas, ils s'en moquaient.
Cass aimait la danse, le flirt, embrasser les hommes, mais sauf
pour deux ou trois, au moment où les types allaient se la
faire, Cass leur avait toujours filé entre les pattes, salut
les mecs.
Ses sœurs lui reprochaient de mal utiliser sa beauté,
et de ne pas se servir assez de sa tête. Pourtant, Cass était
intelligente, et elle avait une âme. Elle aimait la peinture,
la danse, le chant, la poterie, et quand les gens souffraient, allaient
mal, Cass avait vraiment de la peine pour eux. C'est bien simple:
Cass ne ressemblait à personne; Cass n'avait pas l'esprit
pratique. Ses sœurs étaient jalouses parce qu'elle séduisait
leurs bonshommes, et puis elles lui en voulaient de ne pas mieux
les exploiter. C'est avec les laids qu'elle se montrait la plus
gentille, les soi-disant beaux mâles lui répugnaient
: « Rien dans le ventre, rien dans la tête, disait-elle.
Un joli petit nez, des petites oreilles, bien ourlées, et
ils commencent à rouler. Tout en surface, rien à l'intérieur.
»
Telle qu'elle était, Cass frôlait la folie; telle qu'elle
était, on la traitait de folle. L'alcool
avait tué son père et la mère avait disparu
en abandonnant ses filles. Les filles avaient été
voir un oncle, qui les mit au couvent. Là, plus encore que
ses sœurs, Cass avait été malheureuse. Toutes
les filles étaient jalouses de Cass, et Cass avait dû
se battre avec la plupart. Elle était marquée au rasoir
sur le bras gauche, en souvenir de deux bagarres. Une cicatrice
lui barrait la joue mais cette cicatrice, loin de l'enlaidir, rehaussait
sa beauté.
J'ai connu Cass au West End
Bar quelques nuits après sa sortie du couvent. Plus jeune
que ses sœurs, elle avait été relâchée
la dernière. Elle est venue s'asseoir à côté
de moi, sans façons. J'étais sûrement l'homme
le plus laid de la ville, ça a peut-être un rapport.
Je lui ai demandé:
« Tu bois quelque chose?
- Pourquoi pas? »
Je ne crois pas que nous ayons dit des choses extraordinaires cette
nuit-là. Mais avec Cass tout changeait. Elle m'avait choisi,
c'était aussi simple que ça. Rien ne la pressait.
Son verre lui a paru bon et elle en a repris d'autres. Cass avait
l'air d'une gamine, mais on la servait quand même. Elle devait
montrer de faux papiers au barman, je ne sais pas.
Bref, à chaque fois qu'elle revenait des W.-C. et qu'elle
s'asseyait à côté de moi, je me sentais très
fier. Cass était la plus jolie fille de la ville et aussi
une des plus jolies filles que j'ai jamais connues. Je l'ai prise
par la taille et je l'ai embrassée.
« Tu me trouves jolie?
- Oui bien sûr, mais il y a autre chose... il Y a plus que
ton visage...
- Tout le monde me reproche d'être jolie. Je suis vraiment
jolie?
- Jolie n'est pas le mot, c'est même presque impoli. »
Cass a plongé la main dans son sac et j'ai cru qu'elle cherchait
un mouchoir. Elle a ressorti une longue aiguille à chapeau.
Je n'ai rien pu faire, elle s'est plongé l'aiguille dans
le nez, juste au-dessus des narines. J'ai été dégoûté
et horrifié.
Cass m'a regardé en riant:
« Alors, je suis toujours jolie? J'attends ton avis, mec!
»
J'ai retiré l'aiguille et j'ai arrêté le sang
avec mon mouchoir. Plusieurs personnes, dont le barman, avaient
assisté à la scène. Le barman s'est amené:
« Dites donc, recommencez votre cirque et je vous mets dehors.
On n'a pas besoin de vos comédies ici.
- Va te faire foutre, mec!
- Feriez mieux de la surveiller, m'a dit le barman.
- Ne vous en faites pas pour elle. »
Cass a crié:
« C'est mon nez, et je fais ce que je veux avec !
- Non, dis-je, ça me fait mal.
- Ça te fait mal que je me plante une aiguille dans le nez?
- Oui.
- Bon, je ne recommencerai plus. Allez, fais un sourire! »
Cass m'a embrassé, avec une petite grimace sous son baiser,
mon mouchoir pressé sur le nez. Le bar a fermé et
nous sommes allés chez moi. Il restait de la bière,
on s'est assis pour bavarder, et là, j'ai vraiment senti
combien Cass était une fille gentille, ouverte. Elle se donnait
sans réfléchir. Mais il suffisait d'une seconde pour
qu'elle se referme, qu'elle retombe dans son incohérence
sauvage. Schizo. Belle, intelligente et schizo. Un homme, le moindre
accident, pouvaient la démolir pour toujours. Je me disais:
pourvu que ça ne soit pas moi.
On est allés au lit, j'aï éteint la lumière
et Cass m'a demandé:
« Tu as envie quand? Tout de suite ou demain matin?
- Demain matin. »
Et j'ai tourné le dos.
Le lendemain matin, je me suis levé, j'ai préparé
deux cafés et j'en ai porté un à Cass.
Elle a ri :.
« Tu es le premier type que je rencontre qui débande
la nuit.
- Bah! on n'a pas besoin de ça, toi et moi.
- Si, j'ai envie et tout de suite. Attends-moi, je reviens! »
Cass a disparu dans la salle de bain. Elle est ressortie dans la
minute, éblouissante, ses longs cheveux noirs brillaient,
ses yeux brillaient, elle brillait. Cass ondulait vers moi tranquille
et nue, et c'était bien. Elle s'est glissée sous les
draps.
« Viens, mon amant. »
Je suis venu.
Cass embrassait longuement et sans impatience. J'ai caressé
sa peau, ses cheveux, puis je suis monté sur elle.
C'était chaud et serré. Je lui ai fait l'amour doucement,
je voulais que ça dure. Elle me regardait droit dans les
yeux.
J'ai demandé:
« Comment tu t'appelles?
- Qu'est-ce que ça peut bien te faire?»
J'ai ri, et on a continué à baiser. Plus tard, elle
s'est habillée et je l'ai ramenée au bar, mais impossible
de l'oublier. Je n'avais pas de boulot et j'ai dormi jusqu'à
deux heures, puis je me suis levé pour lire le journal. J'étais
dans la baignoire quand Cass est arrivée avec une énorme
plante, un bégonia.
« Je savais que je te trouverais dans la baignoire, je t'ai
amené de quoi cacher ton machin, petit sauvage! »
Cass m'a jeté le bégonia dans la baignoire.
« Et comment savais-tu que je serais dans la baignoire?
- Je le savais. »
Presque chaque jour Cass arrivait quand j'étais dans la baignoire.
Je n'avais pas d'horaire fixe mais elle se trompait rarement, toujours
avec un bégonia. Ensuite on faisait l'amour.
Une ou deux fois, elle m'a téléphoné en pleine
nuit pour que je vienne la sortir de taule, après une bagarre
ou un verre de trop.
Cass racontait:
« Les salauds, tu les laisses te payer un verre et ils se
croient obligés de te mettre la main dans la culotte.
- Quand tu dis oui, tu sais ce qui t'attend.
- Je crois toujours qu'ils s'intéressent à moi, pas
seulement à mon corps.
- Moi je m'intéresse à toi et à ton corps.
Cela dit, la plupart des types ne doivent pas voir plus loin que
tes fesses. ».
J'ai quitté la ville six mois, histoire de prendre l'air.
Je pensais toujours à Cass mais on avait eu une petite discussion,
et puis j'avais envie de bouger. Quand je suis revenu, je la croyais
déjà loin, mais elle est arrivée au West End
Bar une demi-heure après moi.
« Salut, salaud, alors on est revenu? »
Je lui ai commandé un verre. Puis je l'ai regardée.
Elle portait une robe à col montant. Je ne lui avais jamais
vu une robe pareille. Et, enfoncées sous ses yeux, deux épingles
à tête de verre. On ne voyait que les têtes de
verre, mais les épingles dessous étaient bien plantées.
« Bon sang, tu essaies encore de t'abîmer, hein?
- Idiot, c'est la mode.
- Tu es cinglée.
- Tu m'as manqué.
- Il y a quelqu'un d'autre?
- Non, il n'y a personne d'autre. Rien que toi. Mais maintenant
je tapine. C'est dix dollars, gratuit pour toi.
- Enlève ces épingles!
- C'est la mode!
- Ça me fait beaucoup de peine.
- C'est vrai?
- Bien sûr que c'est vrai. »
Cass a retiré les épingles, lentement, et les a remises
dans le sac.
« Pourquoi vends-tu ta beauté? Ça ne te suffit
pas d'être belle?
- Pour les gens c'est tout ce que j'ai, ma beauté. La beauté
n'existe pas, la beauté ne dure pas. Toi, tu es laid, et
tu ne connais pas ta chance: au moins, si on t'aime, c'est pour
une autre raison.
- D'accord, j'ai de la chance.
- D'ailleurs, es-tu vraiment laid? Les gens pensent que oui, moi
je ne sais pas. Tu as un visage fascinant.
- Merci. »
On a repris un verre, puis Cass m'a demandé:
« Qu'est-ce que tu fais, en ce moment?
- Rien. Je n'arrive pas à m'y mettre. Rien ne m'inspire.
- Moi non plus. Si tu étais une femme, tu pourrais tapiner.
- Je n'ai pas très envie de contacts si intimes avec tous
ces inconnus. C'est épuisant.
- Tu as raison, c'est épuisant, et puis tout m'épuise.
»
On est sortis ensemble. Dans la rue, les gens se retournaient sur
Cass, comme d'habitude. Cass était toujours une belle fille,
et plus belle que jamais.
On est rentrés chez moi, j'ai entamé un litre de vin
et on a bavardé. Cass et moi, on n'avait pas de problème
pour parler.
Elle parlait, j'écoutais, je parlais. La conversation roulait
tranquille. On avait l'impression de découvrir des secrets
ensemble. Quand on en découvrait un bon, Cass riait, de son
rire à elle. On aurait dit la joie qui sort de la flamme.
Tout en causant on s'embrassait et on se serrait l'un contre l'autre.
Ça nous a chauffé le sang et on a décidé
de se coucher. Alors Cass a enlevé sa robe montante et je
l'ai vue - une cicatrice affreuse en travers de la gorge, large
et profonde.
J'ai crié du fond du lit:
« Putain de bonne femme, qu'est-ce que tu as fait encore?
- C'est l'autre nuit avec un tesson, un coup d'essai. Quoi, tu ne
m'aimes plus? Je ne suis plus jolie? »
J'ai tiré Cass sur le lit et je l'ai embrassée. Elle
s'est dégagée en riant:
« Il Y a des types qui me filent les dix dollars, je me déshabille
et hop, ils n'ont plus envie de baiser. Je garde les dix dollars.
C'est très drôle.
- Très. Je meurs de rire... Cass, connasse, je t'aime...
arrête de te démolir. Tu es la fille la plus vivante
que j'ai jamais rencontrée. »
On s'est encore embrassés. Cass pleurait sans bruit, ses
larmes gouttaient sur ma peau. Ses longs cheveux noirs m'enveloppaient
comme le drapeau de la mort. Notre étreinte fut lente, obscure
et merveilleuse.
Au matin, Cass s'est levée pour préparer le petit
déjeuner.
Elle avait l'air calme et heureuse. Elle chantait. Je suis resté
au lit, je savourais mon bonheur. Cass est venue me secouer:
« Debout les morts! Débarbouille-toi, lave ta queue
et viens becqueter, je t'invite! »
Ce jour-là, on est allé à la plage en bagnole.
Un jour de semaine, désert et magnifique, à la fin
du printemps. Les clodos de la plage dormaient dans leurs guenilles,
sur l'herbe à côté du sable. D'autres étaient
assis sur les bancs de pierre et partageaient une triste bouteille.
Les mouettes tournoyaient, follement indifférentes. Des vieilles
de soixante-dix ans et plus étaient assises sur les bancs
et parlaient de liquider des héritages laissés depuis
longtemps par des maris lâchés au train et achevés
par la connerie. Pour tout dire, il y avait de la sérénité
dans l'air et nous avons marché un moment avant de nous allonger
sur l'herbe, sans un mot. On était bien ensemble, voilà
tout. J'ai acheté deux sandwiches, des chips, des bières,
et nous avons déjeuné sur le sable. Puis j'ai serré
Cass contre moi et nous avons dormi une petite heure.
C'était meilleur encore, peut-être, que de faire l'amour.
Filer ensemble dans le sommeil sans la secousse du désir.
Nous sommes revenus chez moi et j'ai préparé à
dîner. Après le dîner, j'ai demandé à
Cass si elle voulait vivre avec moi. Elle a pris son temps, puis
elle m'a regardé et elle a dit:
«Non.»
Je l'ai reconduite au bar et je l'ai laissée après
un dernier verre.
Le lendemain, j'ai déniché un boulot de magasinier
dans une usine et j'ai terminé la semaine en bossant. J'étais
trop crevé pour faire autre chose mais le vendredi soir je
suis retourné au West End Bar. Je me suis installé
et j'ai attendu Cass. Les heures ont passé. Quand j'ai été
bien beurré, le barman m'a parlé:
« Désolé, pour votre petite amie.
- Quoi?
- Vraiment désolé. Vous n'étiez pas au courant?
- Non.
- Suicide. On l'a enterrée hier.
- Enterrée ?
Et moi qui guettais son arrivée. Comment avait-elle pu faire
une chose pareille?
« Ses sœurs se sont occupées de tout.
- Suicidée? Je peux vous demander comment?
- Elle s'est ouvert la gorge.
- J'ai compris. Donnez-moi à boire. »
J'ai picolé jusqu'à la fermeture. Cass, la plus jolie
des cinq sœurs, la plus jolie fille de la ville. J'ai réussi
à rentrer avec ma bagnole et je suis resté à
cogiter. Quand elle m'a dit ce non, j'aurais dû insister au
lieu de me taire. Je lui avais demandé de vivre avec moi
et ça l'avait touchée, j'en suis sûr. Dans cette
histoire j'avais été trop réservé, trop
distant, trop flemmard. Je méritais de crever et je méritais
sa mort. Je n'étais qu'un chien. Et là, j'insulte
les chiens. Je me suis levé, j'ai déniché une
bouteille de vin et je l'ai vidée comme une brute. La plus
jolie fille de la ville, Cass morte à vingt ans.
Dans la rue ça klaxonnait. Les types appuyaient à
fond, ils insistaient. J'ai balancé la bouteille et j'ai
gueulé:
« FERMEZ-LA, FILS DE PUTES! »
La nuit tombait lentement et c'était trop tard."
Bah, oui, j'ai relu Les Contes de
la Folie Ordinaire, de Bukowski, hier soir. Bien ficelé,
non?
Un peu plus hard que le Da Vinci Code, j'en conviens. Pas d'images
toutes faites chez Bukowski, pas de "filer comme le vent"
ou de "kaléidoscope de couleurs" (arfff!!! plus
usé tu meurs).
Je préfère Bukowski et ses images qui biseautent l'empathie.
J'aime.